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Mar, Oct

Politique
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Le sujet est presque tabou. Le président brouille les cartes et son gouvernement réprime durement ceux qui osent évoquer l’alternance.

83 ans, c’est l’âge de la retraite. Du repos et de la béatitude du juste. Certainement pas l’âge où on tire des plans sur la comète pour refaire le monde. Pourtant, au Cameroun, tout se passe comme si le président de la République qui porte fièrement ses 83 printemps (dont 33 au pouvoir ce jour) n’en était qu’au balbutiement de son règne. La question de sa succession qui aurait dû se poser avec gravité est soit étouffée dans une répression grotesque ou simplement diluée dans les périphrases des thuriféraires du régime qui psalmodient le refrain de la « bonne santé du Président ».

L’atmosphère est passablement alourdie par une psychose quasi générale entretenue par le mythe d’un pouvoir perpétuel. Ainsi donc, ceux qui osent poser clairement le problème sur la table en prennent pour leur grade. Quelques exemples : En avril 2004, le quotidien privé Mutations est saisi à l'imprimerie par des gendarmes avant le début des opérations d'impression, en raison d'un dossier de quatre pages consacré à la succession de Paul Biya. « Dans ce dossier, nous évoquions le problème de l'alternance et envisagions tous les scénarios de l'après-Biya", confiait Haman Mana alors à la tête de ce quotidien à l’Agence France Presse. "Qu'est-ce qui peut donc se cacher derrière ce qui apparaît comme une panique générale, si ce n'est la peur d'imaginer que Paul Biya décide de se retirer alors qu'il y a tellement de clans et, donc, tellement d'intérêts contradictoires que lui seul, sans être éternel, peut gérer ?", se demandait Mutations.

Aujourd’hui encore cette interrogation est affligeante de pertinence. Si non, comment comprendre l’assaut contre le syndicaliste Jean Marc Bikoko agressé et arrêté le 15 Septembre dernier pour avoir commis le « crime » de tenter d’organiser une conférence intitulé : « l’alternance en démocratie » en prélude au lancement d’un mouvement dénommé « Coalition nationale tournons la page ».La rencontre avait été brutalement interrompue par le sous-préfet de Yaoundé 2ème, Ousmanou Nji Yampen, qui était convaincu de faire œuvre utile. Jean Marc Bikoko et cinq de ses compagnons de l’ONG la Dynamique Citoyenne ont finalement été libérés le 23 Septembre mais ils sont actuellement poursuivis pour « désobéissance aux ordres des autorités administratives et policières (...) et rébellion ».

A qui profite le statu quo ?

En Mars 2014 c’est Jean-Bosco Talla, le Directeur de la publication du journal Germinal qui a essuyé les foudres d’une administration toujours aussi frileuse sur la question de l’alternance. Il n’a pas reçu d’autorisation pour sa conférence prévue le 27 du même mois dans le cadre de « la grande palabre », une rencontre intellectuelle qu’il organise régulièrement à Yaoundé. En cause, le thème de ce « numéro spécial » qui a dû faire bondir le sous-préfet de Yaoundé 1e, Vidal Tsanga Foe, de son fauteuil : «La succession présidentielle au Cameroun: passé, présent et avenir ». Tout un programme ! Trop délicat aux yeux du sous-préfet qui a reçu Talla pour lui signifier que le sujet était « sensible » et qu’il aurait besoin de l’avis de sa hiérarchie.

Belle pirouette pour étouffer cette velléité intellectuelle dans l'œuf. La fébrilité du système sur la question de la succession de l’actuel président de la République est donc évidente. Et on peut dès lors s’interroger : Qui a peur de l’après Biya ? D’abord Paul Biya lui-même serions-nous tentés de répondre. Juché sur son piédestal, le grand timonier a réussi à convaincre ses affidés et une partie du peuple de la pertinence de son pouvoir qu’il tient pour démiurgique. «A 78 ans, il sait qu’il n’est pas éternel et qu’il lui faudra envisager la fin C a m e r . b e, quelle que soit par ailleurs la solidité de son emprise sur son système. Le politicien expérimenté qu’il est n’ignore pas les limites de la rhétorique du «moi ou le chaos», mises en évidence par les chutes spectaculaires de Ben Ali, Moubarak, Gbagbo et Kadhafi » analysait Saad Adoum chercheur à l’International Crisis Group en Novembre 2011. On ne peut pas dire que cette grille corresponde vraiment à l’homme du 06 Novembre qui suspecte et élimine politiquement tous ceux que la rumeur tient pour potentiels dauphins à son trône.

«Après moi le chaos», semble bien être le crédo du Prince qui n’envisage visiblement aucune alternative à son pouvoir spectral. Mais qui donc a peur de l’après Biya ? Une bonne franche de l’élite bourgeoise d’un système corrompu, ajouterions-nous. Une caste d’heureux élus qui croule sous les prébendes et les biens mal acquis et ferraille ferme pour ne pas perdre des privilèges et autres passe-droit que lui assure le régime du Renouveau. Aveuglés par leur boulimie prédatrice, ces hommes vont certainement remonter au créneau ce 06 Novembre pour chanter les louanges du prince qu’ils ne sont pas loin de canoniser. Sous le regard ahuri d’une population désabusée qui n’attend plus que le signe de la providence pour se tirer de l’impasse.

© Le Jour : Hiondi Nkam IV

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