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Mar, Jan

Politique
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Qui est sorti vainqueur de ce combat ‘à mort’ engagé entre Biya Paul et Edzoa Titus depuis la candidature à la présidentielle de l’ex-collaborateur en 1997 ? Fort de sa position de pouvoir, le premier a jeté et maintenu le second en prison au delà de la peine impartie par les juges. Sauvé par le gong, grâce à son codétenu qu’il avait entraîné dans cette spirale carcérale, le professeur Edzoa n’est pas au bout de ses peines.

Notre confrère Mutations du 26 février dernier écrit : «depuis sa sortie de prison lundi dernier, l’ancien secrétaire général de la présidence de la république est en résidence surveillée chez lui, au quartier Simbock à Yaoundé». Même si au demeurant, les forces de l’ordre en faction dans et autour de sa résidence sont parties, selon l’ex-Sg/pr. La question peut donc être formulée autrement : qui sortira vainqueur de ce combat ‘à mort’ engagé entre le geôlier en chef et son prisonnier ? Après 27 ans de prison, Mandela s’en est sorti pour devenir président de l’Afrique du Sud. 17 années derrière les barreaux ont-ils dopé les ambitions présidentielles de l’ex-médecin personnel du chef de l’Etat ? Ne risque-t-il pas d’en baver davantage si la rancune et la haine l’emportent sur la sagesse républicaine? Dans ‘Cahier d'un retour au pays natal’, Aimé Césaire disait: «Ne faites point de moi cet homme de haine pour qui je n’ai que haine». Avec une envolée lyrique pleine de métaphores, le poète stigmatisait, l'esclavage, la colonisation, le racisme et l'exclusion, tous ces actes négatifs qui asservissent l'homme par la haine de l’autre. Face aux événements récents, et notamment la grâce ‘forcée’ accordée à Michel Thierry Atangana et Edzoa Titus, cette autre question mérite d’être posée, au regard des cas Pius Njawe, Ahmadou Ahidjo, Marafa Hamidou Yaya et certains 'éperviables' victimes du rouleau compresseur. Le président Biya est-il cet homme de haine à la rancune tenace?

«Cameroun : Deux ans de prison pour Pius Njawé. Le Messager avait évoqué la santé du président Biya». Ainsi titrait ‘Libération’ le 10 février 1998. Sous la plume de Pierre Haski, on pouvait lire : « Malaise. Agé de 40 ans, ce pionnier de la presse indépendante en Afrique francophone a été condamné à deux ans de prison ferme pour «propagation de fausses nouvelles, une sentence excessivement lourde au regard des faits ». Le Messager avait publié le 22 décembre un article au titre interrogatif: «Le président Biya est-il malade?», faisant état d'un malaise cardiaque qu'aurait eu le chef de l'Etat camerounais lors d'une représentation sportive. Dans son édition suivante, le journal avait publié le démenti de la présidence. Pour l'organisation Reporters sans frontières, «aucune faute n'a été commise du point de vue de l'éthique et de la déontologie professionnelles. Cela n'a pas empêché la justice camerounaise d'avoir la main lourde: deux ans fermes». Prenant la défense de Pius Njawé, Reporters sans frontières avait estimé que «cette condamnation témoigne de l'incapacité du régime du président Paul Biya à accepter non seulement la moindre critique, mais le moindre point de vue divergent. En s'attaquant à Pius Njawé, figure emblématique de la presse privée au Cameroun, les autorités exercent un chantage sur l'ensemble de la presse».


Crime de lèse-majesté

Au delà de cette appréciation, un fait est demeuré constant : le journal de Pius s’était « attaqué » au président Biya. Toutes choses qui à l’époque, étaient considérées aux yeux de la Justice qui l’avait jeté derrière les barreaux comme un crime de lèse-majesté. Biya ne saurait avoir un malaise cardiaque, «puisqu’il n’a pas de cœur», ironisa un caricaturiste. Mais Pius paya chèrement son audace. Le refus systématique de rapatrier les restes du président Ahidjo en attente de sépulture nationale participe de cette analyse. Les deux hommes ont collaboré des années durant. C’est Ahidjo qui l’a fait roi, selon un timing connu de lui-même. Mais très vite, les relations entre le président Biya et son prédécesseur vont se détériorer. Un procès pour complot avorté, une tentative de putsch peu après, une condamnation à mort par contumace et Ahidjo même mort, pouvait dire adieu à sa chère patrie, malgré les sollicitations et les pressions diverses. Biya n’a jamais cédé au désir de la veuve de l’ex-président de ramener les restes de son mari au Cameroun. L’opinion publique est largement favorable a cette solution, mais le président reste sur sa position : c’est un problème familial qui ne regarde que la famille Ahidjo.

De fait, s’attaquer au président Biya de front ; dire qu’il est un mortel comme les autres, susceptible d’être malade; lorgner son fauteuil quand on a été l’un de ses proches ; ce sont des exercices dangereux qui peuvent mener loin.

D’aucuns l’expérimentent à leurs dépens. Edzoa Titus l’a payé de 17 longues années de réclusion. Biya a consenti à l’élargir, à cause de diverses pressions qui menaçaient son pouvoir. Le Français d'origine camerounaise Thierry-Michel Atangana, ainsi que l’ancien secrétaire général de la présidence devenu candidat contre Paul Biya en 1997 ont été libérés suite à la signature d'un décret présidentiel, lundi 24 février. Victime de ses ambitions politiques, Edzoa Titus aurait pu être maintenu en prison tant que Paul Biya serait à Etoudi. Ainsi en avaient décidé les comploteurs de minuit qui n’avaient pas prévu le grain de sable inattendu : en mai dernier, le président François Hollande avait jugé « inadmissible» la durée de détention de Thierry-Michel Atangana. Plus récemment, c'était le Haut Commissariat aux droits de l'homme des Nations-Unies qui s'en était mêlé, dénonçant ses conditions inhumaines de détention et réclamant une indemnisation pour le préjudice subi. Le tout en relevant le manque d'impartialité des juges. La suite heureuse est connue.


Système décadent

Marafa Hamidou Yaya, soupçonné de nourrir des ambitions présidentielles est aujourd’hui à l’ombre et rien n’indique que son calvaire est fini, le rouleau compresseur étant toujours en activité. Pour arriver à ses fins, le président a entre ses mains une justice aux ordres, ainsi que le susurre le professeur Owona Nguini : l’opération épervier «donne […] l’impression d’être une démarche calculée de purge politique. Ainsi, la lutte contre la corruption est-elle toujours menacée d’être dévoyée en pratique dévoratrice et sacrificatrice de judiciarisation manipulatrice et inquisitrice de règlements de compte. Cela ouvre alors la porte au tissage politicien d’intrigues judiciaires qui alimente la perception des dossiers de l’ « Opération Épervier » comme des procès politiques maquillés et grimés en affaires de droit commun». Germinal conclut : « En tout état de cause, un système qui commence à dévorer ses propres créatures pour tenter de se régénérer est un système décadent ». Mathias Eric Owona estime pour sa part que « le déroulement et le déploiement pratiques des différentes procédures politico-judiciaires ressortissant de l’ « Opération Épervier », donnent de l’intelligibilité à l’hypothèse d’une exploitation politicienne de ces dossiers correspondant à une manœuvre d’élimination d’éventuels prétendants à la Magistrale et Majestueuse Cathèdre présidentielle».

C’est dans cette atmosphère de haine et de rancune instituée que la calomnie, le mensonge politique et la diffamation ont fait leur lit, envoyant en prison par fournée entière des personnalités parfois embastillées sans dossier d’accusation. Selon un observateur, des barons du régime se servent d’Epervier’ pour faire le vide autour d’eux, afin de se positionner pour l’après-Biya. «On assiste à une lutte entre prétendants à la succession. Chacun d’eux se dit que celui qui a un peu trop d’argent sera peut-être mieux placé que lui et cherche alors à l’écarter. Ils se mangent entre eux», résume Me Bilong. Paul Biya, qui sait entretenir les dissensions entre ses ministres afin qu’ils se neutralisent, est le grand maître de ce jeu d’ombres, selon un bon connaisseur du régime, pour qui le maître-mot du président : « touche pas à mon fauteuil, sinon… » justifie bien la haine qu’il développe vis-à-vis de ses compatriotes qui osent s’attaquer à son ‘immortalité’ présidentielle.


© Edouard Kingue : Le Messager

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