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Mar, Déc

Politique

Bien que nombre de chefs d'État francophones s'y côtoient, les Loges africaines apparaissent toujours comme un lieu de pouvoir occulte et semblent impuissantes à désamorcer les conflits qui déchirent le continent.

Les francs-maçons africains francophones ont leur OIF (Organisation internationale de la francophonie) : la CPMAM (Conférence des puissances maçonniques africaines et malgaches) – et leur sommet annuel, dont le dernier a eu pour cadre début février la capitale économique du Cameroun, Douala : les Rehfram (Rencontres humanistes et fraternelles africaines et malgaches). La comparaison s’arrête là, car, dans cet ex-pré carré de la France où le cordon ombilical avec l’ancien colonisateur est loin d’être coupé, c’est la plus ancienne et la principale des deux grandes obédiences françaises, le Grand Orient de France (GOF), qui a ici la main.

Et comme le GOF, que dirige aujourd’hui le grand maître Daniel Keller, est réputé de gauche et proche du parti socialiste, on a beaucoup célébré à Douala ces valeurs progressistes que sont les droits de l’homme, la liberté de conscience et le débat public, beaucoup fustigé aussi le tribalisme et ces « présidents francs-maçons » sourds aux appels de leurs peuples, qui instrumentaliseraient la voie initiatique pour mieux s’incruster au pouvoir.

GOF versus GLNF

En filigrane : haro sur l’autre obédience, la Grande Loge nationale française (GLNF), du grand maître Jean-Pierre Servel, classée à droite, volontairement absente des Rehfram et régulièrement soupçonnée d’encourager et de parrainer en sous-main une maçonnerie conservatrice, affairiste et autoritaire – ce qu’elle dément avec énergie. Rue Cadet (siège parisien du GOF) contre rue Christine-de-Pisan (GLNF) : la guerre des obédiences n’épargne certes pas l’Afrique francophone.

Car ce qui est en jeu ici, au-delà de la querelle politico-dogmatique sur la place du Grand Architecte de l’univers lors des tenues maçonniques, c’est bien l’appropriation par les Africains d’un ordre initiatique apparu en Écosse il y a quatre siècles. Encouragée par la Déclaration de Casablanca en 2009, cette africanisation de la maçonnerie impliquant la création d’obédiences nationales est-elle sur de bons rails ? Non, répondent la plupart des « maçons de gauche », pour qui les Loges installées sous la houlette de rites locaux sont en réalité des relais d’influence de chefs d’État auxquels elles sont inféodées.

Cet espace de sociabilité sélective auquel on accède par cooptation apparaît comme un lieu d’entraide et de pouvoir occultes, bien loin de ses principes philanthropiques

Reste que, vue du monde des profanes, la maçonnerie africaine, qu’elle soit progressiste ou conservatrice, demeure nimbée d’un halo d’opacité propre à tous les fantasmes. Sur un continent où rien ne fascine plus que les sociétés ésotériques, cet espace de sociabilité sélective auquel on accède par cooptation apparaît comme un lieu d’entraide et de pouvoir occultes, bien loin de ses principes philanthropiques. La faute à certains de ses membres, recrutés sur des critères parmi lesquels l’ambition, l’arrivisme et l’opportunisme jouent un rôle autrement plus important que la recherche désintéressée d’une voie initiatique ? Sans doute. Mais aussi la faute à l’absence de résultats visibles enregistrés dans le domaine de la gestion des conflits africains par un ordre dont l’une des valeurs affichées est la tolérance.

Le rôle de la fraternité dans les conflits du continent

La présence de maçons dans tous les camps n’a en effet empêché ni la crise ivoirienne ni la crise burkinabè et ne contribue apparemment pas à apaiser les rapports préélectoraux entre pouvoir et opposition au Congo et au Gabon, très tendus en ce moment, malgré la multiplicité des « tenues blanches » fermées en présence de conférenciers-médiateurs, tant à Brazzaville qu’à Libreville. Certes, la fraternité maçonne a joué un rôle non négligeable dans la résolution des conflits en Afrique australe et la fin de l’apartheid, ainsi que lors des conférences nationales, mais c’était il y a un quart de siècle, et, depuis, l’atroce guerre civile congolaise de 1997 entre deux adversaires tous deux francs-maçons, Pascal Lissouba et Denis Sassou Nguesso, est venue démontrer que la « tropicalisation » des « frères trois points » n’empêchait en rien les rivalités de dégénérer.

Plus récemment, l’habileté, l’expérience et la réputation de sagesse du médiateur de l’Union africaine Edem Kodjo se sont heurtées au principe de réalité dans des pays comme le Burkina Faso (en 2014) et la RD Congo (aujourd’hui), où la maçonnerie est pourtant implantée au sein de l’élite. Ce n’est pas un hasard enfin si un chef d’État comme Joseph Kabila, qui a décliné les offres de ses voisins de rejoindre le club des membres de la confrérie, considère que son refus est à l’origine de quelques-uns de ses problèmes : il n’est pas rare que l’on prête aussi à la franc-maçonnerie un pouvoir de nuisance – réputation dont elle se passerait bien.

 “Les maçons africains sont en quelque sorte au pied du mur”

Entre chimères et réalités, ombre et lumière, les maçons africains sont en quelque sorte au pied du mur. Si l’image qu’aujourd’hui encore ils projettent d’eux-mêmes au sein de l’opinion est faite d’un mélange de fascination et de crainte, de divagation complotiste et de jalousie rentrée, c’est aussi et peut-être avant tout parce qu’ils ne respectent pas si bien leurs propres valeurs et que la vertu de solidarité exclusive, clanique voire tribale, l’emporte encore souvent sur l’idéal d’une société meilleure. Agence de promotion statutaire et sociale ou association vouée à « faire le bien pour l’amour du bien lui-même » (précepte maçonnique) ? Aux frères africains de choisir et de le dire ; pour une fois, en toute transparence. Après tout dans franc-maçon, il y a le mot « franc »…

© Jeune afrique.

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