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Le président de la République ne manque pas d’astuce pour calmer la grogne jusqu’ici contenue des jeunes Camerounais à qui il s’adressait encore dans la soirée du 10 février 2014. Cette fois, Paul Biya a sorti le grand jeu au sujet des emplois. «Pour 2013, les prévisions de création d’emplois étaient de l’ordre de 200 000. Les créations effectives ont été supérieures de 12 % environ et ont atteint un chiffre proche de 225 000. Les entreprises privées des différents secteurs d’activité, à elles seules, ont créé 165 000 emplois. Pour sa part, l’administration, à travers ses divers démembrements, en a créé 60 000 », se félicite le locataire d’Etoudi. Et Paul Biya, très confiant, d’ajouter : « Pour l’année en cours, nous avons mis la barre plus haut. Compte tenu de l’augmentation possible du taux de croissance, nous espérons créer plus de 250 000 emplois nouveaux ».

Ainsi, selon les calculs de celui qui fête ses 81 ans ce jour, le Cameroun aura créé en deux ans (2013 et 2014) près de 500 000 emplois. Le chef de l’exécutif camerounais a été aussitôt suivi par ses caisses de résonnance, en l’occurrence certains ministres de la République. Pour ne citer que son exemple, le ministre de l’Emploi et de la formation professionnelle, Zacharie Pérevet, a tenté de démontrer sur les antennes de la Crtv nationale que le président avait raison, et qu’il est même possible d’aller au-delà des 250 000 «nouveaux emplois» attendus cette année.


Benskineurs, call-boxeurs, laveurs de véhicules…

Les jeunes – qui ne seront pas les seuls bénéficiaires, selon la propre précision du président de la République – peuvent sauter aux anges. Et c’est vrai, puisqu’à cette allure, dans quelques petites années seulement, le taux de chômage sera extrêmement réduit dans le pays. Mais, la question est de savoir de quels emplois parle le Nnom ngii. Sur les réseaux sociaux, beaucoup de jeunes Camerounais ont réagi à cette question. Synthèse des réponses : « Que voulez-vous ? Il y a effectivement de nombreux emplois créés : les benskineurs, les call-boxeurs, les laveurs de voitures, les vendeurs de porc braisé, etc.» L’ironie fait comprendre que ces nouvelles promesses ne sont pas prises au sérieux.

Au mot «emploi», le dictionnaire français Larousse renvoie à une sémantique plurielle. Deux sens nous intéressent de manière particulière. D’abord, c’est le « fait d’employer des personnes », emploi d’une main d’œuvre sous-payée. Le 2ème sens : « Travail rémunéré dans une administration, une entreprise, chez quelqu’un», un emploi sécurisé. Il va de soi que le président de la République parle de l’une de ces deux formes d’emplois. Au sujet des 225 000 «emplois» créés en 2013, le ministre de l’Emploi et de la formation professionnelle avance qu’ils ont été créés autour des grands projets structurants, dans le secteur privé, au sein de l’administration publique, etc.


Sous-payés

Mais, à y regarder de près, on reste dubitatif. Le privé regroupe les secteurs primaire (agriculture, pêche, exploitation forestière et exploitation minière), secondaire (activités liées à la transformation des matières premières issues du secteur primaire), et tertiaire (qui produit des services). Au Cameroun, dans tous ces secteurs, les «emplois» créés sont précaires, parce qu’on y sous-paie généralement les personnes recrutées. Si l’on va dans les « grands projets structurants » tant vantés, on remarque que les Camerounais qui y travaillent sont aussi sous-payés : l’exemple des ingénieurs, techniciens et autres manœuvres qui exercent dans les projets de Lom Pangar ou du Port en eau profonde de Kribi.

A dire vrai, Paul Biya n’a pas tort. On pourrait avoir effectivement créé autant d’emplois. Mais, il doit juste rappeler aux Camerounais qu’il s’agit en réalité des «emplois d’une main d’œuvre sous-payée». Ce qui nous renvoie à la première définition du Larousse ci-dessus mentionnée. Et effectivement, le fait d’employer des personnes n’est pas leur avoir donné une situation stable, n’est pas les avoir rémunérés à la hauteur des tâches effectuées, et socialement protectrice. En fait, on dirait bien que le président de la République s’est fourvoyé, ou s’est fait duper par les chiffres de ses collaborateurs qui préparent le discours – la chansonnette est bien connue.


Indicateurs macroéconomiques

Par ailleurs, les indicateurs macroéconomiques démontrent à merveille que le président Paul Biya a tenté de mener, une fois de plus, les jeunes en bateau. Les prévisions gouvernementales parlaient, pour l’année dernière, d’un taux de croissance de 6%. Paul Biya a lui-même reconnu en fin d’année qu’il n’en a pas été ainsi ; il a stagné à moins de 5%. Il se pourrait donc que la corrélation entre la croissance (création de richesses) et l’emploi, contenue dans le Document de stratégie pour la croissance et l’emploi (Dsce), n’a pas porté de fruits.

En outre, dans une économie où la relance est essentiellement basée sur le budget, comment concevoir que des dizaines de milliers d’emplois aient été créés alors que le budget d’investissement public (Bip) est très largement en situation de sous-consommation. Paul Biya fustigeait encore ses ministres le 31 décembre 2013 à ce propos, lorsqu’il déplorait qu’aucune région du pays n’ait enregistré un taux de consommation du Bip à plus de 50% l’année dernière.
Dans le contexte camerounais et d’après les constats, les résultats de la lutte contre le chômage présentés par Paul Biya peuvent se présenter comme des «emplois fictifs», des emplois qui n’existent pas en réalité.

Car, «travailler» ne veut pas dire forcément «être employé». Rectification donc Monsieur le président de la République : 225 000 « travaux » ont été créés en 2013 et vous prévoyez en créer 250 000 autres en 2014.

© Alain NOAH AWANA : Le Messager

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