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Mar, Oct

Politique
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Toute proportion gardée, le combat contre Boko Haram est-il assimilable à la lutte de l’establishment contre les nationalistes qu’on appelle trivialement le maquis ou à la maîtrise de la protestation sociale du début des années 90 appelée «villes mortes»?

Ainsi pour le président de la République, Boko Haram, la menace terroriste venue du Nigeria voisin où le régime d’Abuja fait face au fondamentalisme religieux salafiste entre dans le sillage des chocs historiques, des agressions mémorables qui jonchent l’histoire du peuple camerounais. Il faut selon lui prendre la menace au sérieux, comme l’ensemble du peuple camerounais avait fait front derrière l’armée le fit au long du conflit frontalier opposant le Cameroun au Nigeria au sujet notamment de la presqu’île de Bakassi. C’était une cause nationale. Car cela touchait à l’intégrité du territoire camerounais dont chaque citoyen est jaloux. Mais toute proportion gardée, le combat contre Boko Haram est-il assimilable à la lutte de l’establishment contre les nationalistes qu’on appelle trivialement le maquis ou à la maîtrise de la protestation sociale du début des années 90 appelée «villes mortes»?

Non assurément ! Car à l’origine des combats d’Um Nyobè et autre Ernest Ouandjé, se trouvaient des revendications portées par l’immense majorité du peuple: l’indépendance totale du Cameroun qui supposait qu’on en finisse avec néocolonialisme qu’incarnait le régime Ahidjo. Les nationalistes durent «entrer en brousse» pour mener le combat avec des méthodes sauvages que tous les humanistes critiqueraient. Mais ces méthodes étaient une réponse à la répression violente utilisée d’abord par le colon lui-même et dans sa suite, par l’autorité nationale installée au lendemain des indépendances en Afrique. Celle-ci soupçonnant les «maquisards» de s’appuyer sur les revendications nationalistes pour faire main basse sur le pouvoir. Juste ou cynique, cet argument du pouvoir aura en tout cas divisé l’opinion entre pro nationalistes et anti nationalistes. En tout cas, l’histoire notera au marqueur, l’héroïsme de la bande à Ossende Afana, Moumié, Djoubissi etc. D’ailleurs, quelques figures du nationalisme comme Um Nyobè seront fait héros national par une loi initiée par l’exécutif en 1991. Preuve qu’il y avait quelque chose de noble dans leur revendication.


Dérisoire

Or, Boko Haram , dans la version camerounaise de son acception, n’a aucune revendication, jusqu’à l’instant. Le mode opératoire et les dégâts causés de cette machine de la terreur montrent bien qu’il s’agit de brigands, de bandits, de mercenaires en quête de rançons pour faire tourner la machine. On ne sait exactement d’où viennent les Boko Haram, ce qu’ils veulent précisément. Même si leurs actions laissent subodorer que Boko Haram vise la déstabilisation du Cameroun pour en faire « failed state » fertile pour leurs exactions. Toute comparaison avec les revendications nationalistes ne serait donc que simple dérision. Tout ce qui est dérisoire étant frivole, un homme d’Etat qui plus est le plus important devait-il assimiler quelques héros nationaux et leurs relais locaux à de grands bandits ? La morale commande de répondre par non. Encore que...

Il en est du « maquis » comme des villes mortes dont la principale raison d’être était la décrispation du climat socio-politique après la saison des libertés. L’opposition demandait une conférence nationale souveraine après les lois sur les libertés de décembre 1990 et appelait à la désobéissance civile. Un appel qui du reste, avait été suivi par une bonne frange de la population. Soupçonnant, des opposants à son régime de prendre des raccourcis pour arracher un pouvoir qu’il détenait depuis 1982 en plein monolithisme, Paul Biya déclarait la conférence nationale «sans objet» mais …. Engageait des discussions avec l’opposition et la société civile dans un cadre institutionnel baptisé : la Tripartite. C’est de là que germa l’idée de la réforme constitutionnelle adaptée aux options démocratiques. Aujourd’hui, on peut au prix du sang des villes mortes, prétendre à la limitation de mandats (jadis acquis mais expurgé par le régime) on prétend à la déclaration des biens des ordonnateurs de crédits ; au bicaméralisme ; aux appuis financiers à l’opposition ; à plus de liberté d’opinion qui structure le débat public. Comment avec cela, le chef de l’Etat peut-il comparer la menace de Boko Haram aux revendications nobles des nationalistes des années 60 et de l’opposition dans les années 90 ? A moins que par réaction machinale, Paul Biya exprime les soupçons que dans la version camerounaise de Boko Haram, il s’agit d'une rébellion donc un conflit politique interne au visage hideux d’un affrontement armé contre son pouvoir. Si c’était cela, il faut dire tout de go. Dans tous les cas, il faut sérieusement questionner la culture du président ?

Rodrigue N. TONGUE



Devoir de mémoire: Ces victimes anonymes de Boko Haram

A côté de célèbres kidnappés et tués de la secte, qui sévit dans le septentrion, de nombreux Camerounais tombent sous les balles des fous de Dieu et de leurs supplétifs, dans la quasi indifférence nationale. Soldats, citoyens lambda, les balles de l’ennemi ne font pas de différence, la reconnaissance nationale oui.
Sehou Ahmadou Moussa, quarantenaire, couturier, résidant à Yaoundé, d’obédience sunnite modéré - Boko Haram étant salafiste-, se rendant au Nord pour rendre visite à son épouse et ses enfants établis dans le septentrion, est porté disparu depuis la série d’enlèvements perpétrée dans la région de Kolofata. On soupçonne qu’il ait été soit enlevé par Boko Haram soit tué dans la folie meurtrière de la secte qui n’a que peu d’estime pour des sunnites modérés. Surtout que pour ses proches qui arpentent les allées du ministère de la défense et de la base de la gendarmerie, il était réputé dur contre la logique suicidaire des membres de sa communauté qui aurait de la sympathie pour la secte.

Une famille fréquente les couloirs du ministère de la Défense, essayant d’avoir des nouvelles de leur fils, récemment affecté dans l’Extrême-nord, et dont les membres sont sans nouvelles depuis la dernière attaque attribuée à Boko Haram. «Nous n’avons pas son nom dans la liste des victimes, mais nous ne pouvons pas dire qu’il est mort tant que nous n’avons pas au moins vu son corps» se voit répondre la mère et les sœurs du disparu par un officier qui tente de partager leur douleur. Le lieutenant Joseph Kevin Donkeng, frais émoulu de l’Ecole militaire interarmées (Emia) de Yaoundé, est détaché comme chef du Poste avancé de Fotokol, à Kousseri. A peine en poste, une bande armée identifiée comme des partisans de la secte extrémiste mettent à sac un village camerounais proche de la frontière avec le Nigeria voisin, dans la riposte de l’armée camerounaise, le jeune lieutenant aurait laissé sa vie, en tout cas le jeune lieutenant est porté disparu. Dans l’expectative, les parents ont confié leur demande d’information à l’Etat-major et elle attend d’être renseignée.

Jeudi 24 juillet 2014, une colonne d’assaillants attaque le village de Balgaram dans l’Extrême-Nord. Huit militaires camerounais tentent de résister aux assauts de ces hommes armés. Cet affrontement sera le dernier pour deux jeunes soldats qui mourront sur le champ de bataille en essayant de protéger leur pays. Des chiffres non confirmés, évoquent déjà une cinquantaine de morts depuis que le conflit religieux du Nigeria a débordé sur les frontières du Cameroun. Dans leur grande majorité, les victimes camerounaises de ce que beaucoup, indexent comme Boko Haram, passent de ce monde à l’autre dans la plus grande indifférence. Il n’y en a que pour les otages dont la plupart sont des expatriés, de la famille Moulin-Fournier, premier otage de la secte, au récent coup de force qui a tué des membres de la famille du vice-Premier ministre, Amadou Ali. Pour le reste, les quidams, la nation a à peine une oraison funèbre.

C’est le cas Amadou Ali et son épouse kidnappée il y a une semaine qui a permis au président de la République d’adresser, pour la première fois, ses condoléances aux victimes de la folie de ces assaillants.

Ludovic AMARA (Statgiaire)

© Rodrigue N. TONGUE, Ludovic AMARA : Le Messager

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