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Lun, Aoû

Lettres de Marafa

Assassinat politique

Marafa Hamidou Yaya lâche le mot. Et s’adresse une fois de plus à Paul Biya dans sa huitième lettre, qui succède à celle du 23 septembre 2013 et intervient le jour de l’anniversaire du Rdpc. Pour ce, il s’en est fallu deux mois, après la disparition brusque et tragique de sa secrétaire dont le corps a été retrouvé sans vie et recouvert d’hématomes à son domicile du quartier Golf à Yaoundé le 26 janvier 2014. La presse avait pour sa part déjà supputé sur les raisons de la mort de madame Soppo qui avait été victime de violence physique avant d’être tuée, en s’en tenant aux contusions visibles sur sa dépouille, jusqu’à ce qu’une confidence du délégué général à la Sûreté nationale faite à la fille de la défunte reçue en audience et relayée par le quotidien Le Jour laisse croire que l’enquête ouverte serait menée jusqu’au bout.

Marafa avait-il également cru à la sincérité du patron de la police nationale réputé exemplaire, comme la presse ? Si c’est la cas, il s’est visiblement lassé plusieurs dizaines de jours après, de n’avoir appris l’interpellation de suspects, de ne pas avoir des nouvelles du légiste chargé de pratiquer une autopsie sur la dépouille de Madame Soppo, si bien qu’il soupçonne par des mots à peine voilés, l’Etat, d’être complice de « l’assassinat » de sa collaboratrice. Et craint désormais pour la sécurité de ses autres proches et même de ses avocats qui pourraient, du fait de leur proximité avec le détenu qu’il est, subir les affres de « l’ensauvagement » vers lequel court irrémédiablement notre société.

Le temps mis entre le crime et la publication de la … lettre de Marafa justifie peut-être à loisir le timing de cette sortie. Mais on ne peut oublier que la lettre ouverte au président arrive après le décès de Charles Ateba Eyené et Lapiro de Mbanga, visages connus de l’espace public que l’opinion soupçonne d’avoir souffert le martyr de la critique verte et acerbe. Ces deux leaders d’opinion n’ont peut-être pas été assassinés, mais le silence autour de la mort de madame Mbango ne laisse guère d’arguments-massues aux adeptes de « où est la preuve » que nous sommes pour donner du change à cette foule… «affolée» qui pense que Yaoundé exécute désormais, en douce, tous ses pourfendeurs. Si rien n’est fait pour éluder certains assassinats patents… on verrait systématiquement la main du pouvoir derrière la mort de chaque personne critique envers le pouvoir, même si chacun d’eux mourrait de vieillesse, de maladie ou d’accident. La sortie de Marafa, ex-apparatchik, a priori fin connaisseur du régime, ne vient qu’en rajouter une couche. Que ceux qui ont des oreilles…

© Rodrigue N. TONGUE : Le Messager


Lettre ouverte à Monsieur le président de la République


Monsieur le président de la République,

Madame Christiane Soppo, qui fut mon assistante pendant plus de vingt ans, a été retrouvée assassinée chez elle le 26 janvier 2014, portant la marque d’atroces tortures.

Je n’ai pas voulu m’exprimer immédiatement pour ne pas ajouter à l’émotion et laisser les enquêteurs faire leur travail ; mais deux mois après, je suis obligé de constater que l’Etat reste d’un silence absolu. Je ne m’adresse pas à vous pour vous dire l’effroi, la peine et la colère que je ressens et que partagent tant de Camerounais – dont vous-même je veux le croire. Mes pensées pour Madame Soppo et pour sa famille resteront privées.

Ce qu’en revanche je dois publiquement à la mémoire de Madame Soppo, c’est de mettre l’Etat face à sa responsabilité d’élucider cet assassinat politique et d’y répliquer par tous les moyens. Je dis bien assassinat politique, car Madame Soppo a été prise pour cible uniquement parce qu’elle m’était restée fidèle après mon emprisonnement.

Cette conviction, tous ceux dont elle a été l’interlocutrice fréquente et respectée la partagent : nombre de vos ministres, de membres de votre cabinet et de votre sécurité, de députés, de sénateurs, de responsables de partis politiques, mais aussi de diplomates étrangers et de dirigeants de grands groupes industriels internationaux. Tous, qui l’ont vue remplir à mes côtés sa mission au service de la nation avec une intégrité parfaite, savent que sa seule « faute » ne pouvait être que sa proximité avec moi et les visites qu’elle continuait à me rendre régulièrement.

C’est justement parce qu’elle avait la conscience tranquille qu’elle avait choisi d’ignorer les menaces qui lui étaient relayées depuis des semaines et qui sont une preuve du caractère prémédité, planifié, de cet acte. Je répète assassinat politique, car ne vous y trompez pas : après l’instrumentalisation des tribunaux, rendant des condamnations sans preuves, le martyre de Madame Soppo représente une étape supplémentaire, l’émergence d’une justice parallèle, extrajudiciaire, aux mains de groupes d’individus qui en fonction de leurs intérêts, prononcent des sentences de mort secrètes exécutées par des hommes de sac et de corde. Nos compatriotes en sont à se demander si le seul moyen de bénéficier de la protection de l’Etat contre les emprisonnements et les exécutions arbitraires est d’avoir un passeport étranger.

Je répète encore assassinat politique, car la mort de cette «simple» Camerounaise, qui non seulement n’avait rien à se reprocher mais incarnait les meilleures qualités de notre peuple, l’effort dans les études et le travail, l’attachement à l’éducation des enfants, la loyauté, représente un pas de plus vers l’ « ensauvagement » de notre société dont parle Achille Mbembé. Les commanditaires et les exécutants plongent notre nation dans un avenir de méfiance et de peur, comme l’y plonge l’Etat en ne disant rien de ce meurtre et en ne faisant rien pour combattre le système qui l’a piloté.

Monsieur le Président de la République, il est de notre devoir, il est du devoir de l’Etat, de prendre immédiatement les mesures suivantes:

Mettre toutes les ressources publiques utiles à rechercher et punir les responsables de cet acte barbare, les commanditaires comme les exécutants, ainsi qu’à exposer leurs motifs.

Assurer la protection de mes proches et particulièrement de mes avocats, et faire le nécessaire pour que l’action menée contre moi, toute injuste qu’elle est, continue à prendre place sur le terrain du droit et de la justice réguliers. De nouveaux innocents ne doivent pas tomber sous les coups de la machette.

Ces gestes et ces signaux forts ne sont pas seulement dus à la mémoire d’une Camerounaise à la fois typique et exemplaire, ils sont indispensables pour que la nation ne sombre pas dans une crainte généralisée de tous envers tous, et en premier lieu envers un Etat de plus en plus otage d’intérêts privés et destructeurs.

Yaoundé le 24 mars 2014

(é) Marafa Hamidou Yaya

 

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