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Mar, Fév

Kongossa
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Des proxénètes africaines recrutent des jeunes femmes issues de familles pauvres en Afrique noire, leur promettant du travail en Italie. Celles-ci n’arrivent jamais en Europe et se prostituent en Libye pour acheter leur liberté. Reportage.

Des sans-papiers africains rôdent sur la place de la Medina , au cœur de Tripoli, la capitale libyenne. C'est ici qu'habitent et vivent ceux qui arrivent du Nigeria, du Liberia, du Ghana ou de Sierra Leone pour traverser la mer et gagner l’Italie. La nuit, ils dorment dans des maisons abandonnées ou des voitures. Le jour, ils accostent les gens, surtout les Noirs. "Je peux faire quelque chose pour toi ? T’es intéressé ?", lancent-ils, en anglais ou en arabe. Le message est codé. Ces jeunes, qui se présentent comme des "strikers" (attaquants), sont en fait des rabatteurs qui cherchent des clients pour des prostituées, originaires du Ghana et surtout du Nigeria, enfermées dans des maisons closes sordides à deux kilomètres de là.

La dizaine de minutes que dure le trajet en taxi-bus, le visiteur peut apprécier la beauté du paysage : rivages de la Méditerranée , bateaux à quai… Le véhicule s’immobilise à un carrefour. R., un rabatteur nigérian de 22 ans, nous guide ensuite à pied à 200 m de là vers une vieille bâtisse apparemment inhabitée. Craignant d'être suivi, il lance un coup d’œil circulaire avant de frapper à un portail et de s’identifier. Les portes s’ouvrent sur un couloir étroit qui donne directement sur une grande chambre. Six jeunes femmes dévêtues se jettent sur le client. "Choisis-en une. Une fois que vous serez ensemble, elle se confiera peut-être à toi si tu lui glisses quelques sous de plus ", conseille le guide en aparté.

Acheter sa liberté

Fatima nous conduit dans ce qui tient lieu de chambre : un bout du couloir séparé par un morceau de pagne. Un vieux matelas à même le sol en guise de lit. Dans une grande salle sans fenêtre, quatre rabatteurs discutent avec le caissier en attendant la sortie des clients. Fatima me demande les 10 dinars libyens (6 € environ) requis. Le caissier les consigne dans son cahier comme à chaque fois que l’une des dix filles dont il a la charge est sollicitée. Le rabatteur recevra 5 dinars tandis que l'autre moitié sera portée au crédit de la fille, mais empochée par sa proxénète.

"L’argent encaissé n’est jamais remboursé au cas où vous ne seriez plus intéressé", avertit Fatima, après avoir constaté mon peu d'empressement à passer à l’acte. En lui tendant un autre billet de 10 dinars, je lui dis à voix basse que je suis journaliste et que je voudrais seulement savoir comment elle en est arrivée là. "Nous toutes ici, avons été amenées par des femmes qui promettent de nous faire traverser la mer pour l’Italie, confie-t-elle. En attendant, nous devons nous prostituer pour rembourser ce qu’elles ont dépensé depuis le Nigeria jusqu’ici. Une fois en Italie, nous continuerons à le faire avant d’être définitivement libres."

Les femmes proxénètes travaillent dans les pays d’origine avec des recruteurs qui repèrent des filles et les conditionnent psychologiquement ainsi que leurs parents. Les plus jolies, choisies au sein de familles pauvres, sont les proies les plus recherchées. Une fois arrivées en Libye, elles vivent dans des logements loués par leurs proxénètes à des Nigérians en situation régulière, qui touchent au passage une commission. La police locale ne serait pas au courant. En Libye, la prostitution est un délit. D’où la méfiance des rabatteurs…

Le mirage européen

Sur le chemin du retour, notre guide cache mal ses craintes. "J’espère que tu ne vas pas conduire la police ici, implore-t-il. La plus jeune de ces filles est ma cadette directe. J’ai peur qu’il lui arrive malheur." Cette dernière, âgée de 19 ans, était coiffeuse au Nigeria. Elle y a été trompée par une cliente qui s’est fait passer pour la propriétaire d’un salon de coiffure en Italie. "Elle a abandonné son emploi pour suivre cette inconnue qui l’a entraînée jusqu’ici. Aujourd’hui, elle est enfermée là, obligée de se prostituer pour rembourser les 2 500 dollars que cette femme réclame pour la libérer", regrette R. La mort dans l’âme, il avoue avoir déjà trouvé des clients pour sa cadette. "En moins de dix jours, elle a travaillé pour environ 200 dollars. Si tout se passe bien, elle sera libre dans quelques mois et je la ferai rentrer au Nigeria", promet-il.

A l’en croire, les filles de ce groupe comme d'autres qui travaillent dans des maisons closes ont voyagé par la route jusqu’ici, et traversant plusieurs frontières. En vendant leurs corps, certaines réussissent à acheter leur liberté, mais elles continuent dans l'espoir de réunir assez d’argent pour traverser la Méditerranée. Cependant , depuis le renforcement des contrôles en mer, le nombre de prostituées africaines serait en baisse. Quelques-unes retourneraient dans leur pays d'origine, d’autres partiraient ailleurs, en Afrique de l'Ouest. Jusqu’à l’an dernier, selon notre rabatteur, il y avait en Libye des filles d'une dizaine de nationalités. Aujourd’hui, seules les Nigérianes seraient restées.

Pour les mères maquerelles, les affaires continuent… Approchées au marché de la Médina , trois Africaines reconnues par notre guide se font passer pour d'honnêtes commerçantes spécialisées dans l’import-export. "Nous sommes étrangères et ne connaissons rien de la Libye ", affirme en anglais l’une d’elles. Des propos qui, rapportés à notre guide, le font sourire amèrement  : "Si tromper des filles et les obliger à se prostituer est un commerce, alors elles ont raison de se présenter comme commerçantes…"

© Syfia Cameroun : Charles Nforgang

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