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Sam, Fév

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L’écrivain ivoirien Tiburce Koffi dénonce les intellectuels camerounais. Pour lui, défendre Laurent Gbagbo au nom de la lutte contre le néocolonialisme est une tragique erreur, un combat d'arrière garde.Grosso modo, les réactions des intellectuels du continent africain sur la crise ivoirienne peuvent être regroupées en deux tendances: l’une en faveur du président Alassane Ouattara; l’autre en faveur de Laurent Gbagbo, président déchu par la voix des urnes et qui a refusé jusqu'au bout de céder le pouvoir, s’y agrippant comme le ferait une chauve-souris, à la branche d’un arbre. C’est cette dernière tendance qui intéresse le plus. Un fait étrange: elle est tenue par des intellectuels de renom et (précision de taille) non ivoiriens —ce n’est là ni un délit, ni une tare. Au nombre de ces intellectuels, on compte les Camerounais Célestin Monga et Achille Mbembé, le Guinéen Tierno Monenembo. Fait frappant: leurs contributions donnent, presque toutes, dans des diatribes aussi inouïes que déplacées contre la France, l’Occident en général, la communauté internationale. Les armes conceptuelles dont ils se servent sont: le panafricanisme de Gbagbo, la souveraineté nationale, la non- ingérence, la Françafrique et, bien évidemment, l’impérialisme. A les lire et à les entendre, l’ex-chef d’Etat ivoirien Laurent Gbagbo est une victime expiatoire de l’Occident, qui aurait décidé de sévir contre un héros de la lutte de libération du peuple noir, un digne défenseur de la dignité de l’Afrique ! Et nous voilà partis pour le combat d’arrière-garde; ce combat, non pas contre nos propres turpitudes, mais contre l’autre; cet autre c’est, bien sûr, le blanc, l’Occident, l’impérialisme. (...)

"Leur agument : ce sont les blancs, ces impérialistes, ces néocolonialistes, ces enfoirés,ces racistes, etc. qui veulent (nous) évincer du pouvoir !"

Disons-le sans détour: je ne trouve rien d’aussi écœurant venant de ce que nous appelons «l’intelligentsia africaine» que ce «réflexe nègre» qui consiste à toujours accuser (et automatiquement) l’Occident de tous les maux du continent. Dans le fond, qu’y a-t-il de vraiment original dans la crise que connaît mon pays? Un chef d’Etat (noir africain) déchu, qui refuse de céder l’exécutif au vainqueur du scrutin; une armée à la solde de cet ex-chef d’Etat, des milices embrigadées qui, toutes, hurlent au «complot international» afin de sauvegarder leurs privilèges —ces privilèges que le chef a pris soin de leur donner, pour garantir le rapt électoral qu’il avait prévu depuis son accession au pouvoir, en 2000, par une insurrection populaire savamment préparée, etc. Sous les Tropiques, qu’y a-t-il de vraiment nouveau dans cette «affaire»? Cette affaire banale, courante, cette affaire d’une désespérante récurrence qui signe la singularité politique du continent et le condamne, à chaque fois, à des impasses tragiques?

En la matière, et on le sait, M. Gbagbo n’innove pas. Il a de brillants précurseurs, des maîtres: Mugabe (président du Zimbabwe), Dos Santos (dirigeant de l’Angola), Kibaki (chef de l’Etat du Kenya), Tandja (ex-président du Niger) et ses filouteries constitutionnelles, etc. Là-bas, comme en Côte d’Ivoire, l’argument brandi par les usurpateurs du pouvoir reste le même: ce sont les blancs, ces impérialistes, ces néocolonialistes, ces enfoirés, ces racistes, etc. qui veulent les évincer du pouvoir! Les évincer afin d’accaparer les richesses nationales —tiens, je ne savais pas que nos pays étaient si riches, au point de violemment susciter la convoitise de l’Occident vorace. Nos pays, riches ! Nos pays, ces Etats (souverains) qui s’en vont pleurnicher souverainement et régulièrement auprès des institutions financières internationales pour avoir de l’aide ou pour pouvoir être reconnus PPTE (Pays pauvres très endettés !). En toute souveraineté ! En Afrique, on fait même la fête et des reportages télé sur le don de… quelques latrines offertes à nos populations par quelque ambassade généreuse. C’est cela la riche Afrique !
Non, je ne savais pas que l’Afrique noire était si prospère, cette Afrique-là des masses misérables flirtant quotidiennement avec le manque, l’insécurité permanente, la sous-alimentation, la sous-instruction, l’analphabétisme, la pauvreté et la mort indigne au bout de l’infâme horizon. Or donc, nos pays sont riches. Mais dites-le moi donc, sombres dirigeants nègres qui maintenez vos peuples dans la misère offensante, pourquoi ne partagez-vous, comme il conviendrait que vous le fassiez, cette richesse, avec tous? Carrosses, châteaux nègres et sécurité pour les uns (le grand chef, sa famille biologique, sa famille politique, sa tribu), misère et mort subite pour les autres (les intellectuels qui refusent la compromission, les jeunesses non embrigadées, la masse des sans avenir —tout un troupeau de miséreux condamnés à brouter dans les pâturages désertiques de la débrouillardise..)

Honteuse supercherie

Et voilà les usurpateurs de l’exécutif, s’habillant allègrement du manteau de grands défenseurs de la liberté des peuples africains opprimés par les blancs; ils se font, subitement, les «Zorro» de la dignité africaine bafouée par l’Occident, des guérilleros acharnés contre l’impérialisme, des hérauts du panafricanisme, du socialisme... et de tous ces «ismes» navrants et ensorcelés qui ne font que nous détourner de l’essentiel: reconnaître et combattre nos propres insuffisances, nos propres laideurs. Et ce messianisme dont s’affublent trop facilement les chefs d’Etat africains semble amplement suffire à l’entendement de nombre d’intellectuels du continent pour que ces dirigeants-là, des antidémocrates invétérés, des autocrates notoires, des dictateurs aux entournures de criminels, deviennent des chefs d’Etat dont ils se font le devoir de soutenir la cause. Où allons-nous? Pourquoi et comment en arrive-t-on à se tromper, de manière aussi ahurissante, de combat? Le Camerounais Marcel-Duclos Efoudebe a bien perçu la supercherie. Lisons-le : «Pourquoi faut-il que même des hommes aussi crapuleux que les Kadhafi, Deby, Bongo, Mugabe et autres, du moment qu'ils ‘‘combattent’’ le néocolonialisme, deviennent des héros pour bon nombre d'Africains? La chose est à peine croyable! (…) «On en vient à se poser des questions qu'on croyait —à tort— banales: est-il si difficile que ça de dire à une crapule qu'elle est une crapule? Dire d'une crapule qu'elle est une crapule est-il si compliqué? Pourquoi est-il si facile de tirer à boulets rouges sur l'Occident, quand il est évident que la crise zimbabwéenne est essentiellement la faute de Mugabe? Et si cette sympathie envers le dictateur traduisait la difficulté que certains de mes compatriotes éprouvent lorsqu'il faut regarder la vérité en face? En un mot: comment est-il possible de se tromper à ce point d'adversaire? Je vais le dire tout net: si les plus cyniques de nos dictateurs jouent sur la fibre "nationaliste", c'est uniquement parce qu'ils ont compris que c'est la seule chose qui leur vaudra l'approbation —implicite ou explicite— d'une frange importante de la population, voire de l'intelligentsia africaine.»

Dangereux nationalisme

Ce texte illustre parfaitement la situation que connait la Côte d’Ivoire. Monga, Mbembe, Beyala, Monemombo et autres oublient (ou feignent d’oublier) que, loin d’avoir une vocation panafricaniste, le régime de Gbagbo a cultivé la xénophobie à outrance, le nationalisme le plus chauvin et le plus dangereux. «Gbagbo 100% pour la Côte d’Ivoire», dit un de ses panneaux de campagne électorale. Ne soyons pas dupes, le décodage de ce texte propagandiste est facile: il s’agit bel et bien du «sang pour (le) sang»! Ce sang qui renvoie aux crimes que l’homme et son régime ont toujours été prêts à verser pour conserver le pouvoir: «Je suis prêt à mourir pour défendre la Côte d’Ivoire», hurle, de nationalisme démentiel, Gbagbo ! Mais qui donc lui a dit que notre pays était en danger ? Le seul danger qui menace la Côte d’Ivoire s’appelle bel et bien Gbagbo Laurent. «Le pouvoir, j’y suis, j’y reste»; «Alassane devra enjamber mon corps pour arriver au palais présidentiel!», a-t-il clamé.

«100% (sang) pour la Côte d’Ivoire»! La version dangereusement empoisonnée de l’ivoirité telle que détournée par Gbagbo et ses refondateurs. Oui, c’est cette ivoirité-là, affreusement xénophobe et canaille (différente de celle de Bédié), que l’homme et son régime promeuvent, dans des cultes à la nation et au «pur-sang», dignes des transes hitlériennes. Les adversaires de M. Gbagbo sont ainsi brandis aux yeux de la population, manipulée, comme les «candidats de l’étranger» (c’est Gbagbo lui-même qui le dit). La proximité des mots «étrangers» et «candidats» favorise leur association sémantique et crée le déclic dans le cerveau des masses: ce sont des étrangers ! Alors, les foules partisanes de Gbagbo, fanatisées, aveuglées et manipulées, peuvent déverser sur Bédié et Ouattara tout leur venin de la haine, leurs frustrations sociales, leurs ressentiments (nés pourtant des maladresses du pouvoir de Gbagbo). Marcel-Duclos Efoudebe note encore, avec bon sens: «Il leur suffit qu’Alassane Ouattara soit présenté comme ‘‘le candidat de l’Occident’’ pour que Laurent Gbagbo devienne un saint.»

© http://www.njanguipress.com/ : Tiburce Koffi - Ecrivain et journaliste ivoirien
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