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Partout dans la capitale ivoirienne, les signes en rapport avec la foi chrétienne se démultiplient. L’on pourrait même douter de la laïcité de ce pays dont le père fondateur a consacré un sanctuaire à la Vierge Marie : la basilique Notre-Dame de la Paix, située à Yamoussoukro. La proximité de l’actuel chef de l’Etat avec la galaxie protestante semble une suite logique. D’innombrables lieux de culte essaiment dans la capitale ivoirienne. Après un passage de quelques jours fin août 2010 à Abidjan, le bouillonnement évangélique nous a interpellé. Si certains voient en ce phénomène le signe d’un réveil spirituel, le moins que l’on puisse dire est que les motivations profondes de certains acteurs sont, elles, souvent aux antipodes des convictions religieuses.

En empruntant le "gbaka" aux heures de pointe ou simplement en flânant dans le marché populaire d’Adjamé ou sur la place « Figayo » lors d’un Maracana, ne vous étonnez pas d’entendre dans les conversations les plus anodines des phrases du genre « tu es vaincu au nom de Jésus ».

Les exorcistes, ou prétendus tels, la ville en est pleine, tout comme les lieux de culte. A Abidjan, l’on peut se demander si les églises et temples ne surclassent pas les bistros et autres enseignes de commerce en nombre. Dans cette ville cosmopolite qui abrite environ cinq millions d’âmes, la foi chrétienne est déclinée sous toutes ses variantes.

La branche chrétienne communément appelée Protestante semble avoir le vent en poupe en ce moment. « A Abidjan, les églises évangéliques, baptistes, méthodistes... poussent comme des champignons avec leurs appellations inspirées de la Bible : Eglise du Peuple de Dieu pour la nation ; Eglise de la Consécration ; Eglise du mont Sinaï ; Eglise de l’Alliance chrétienne ; Eglise du Royaume universel de Dieu... » écrivait Jean-Pierre Tuquoi dans le journal Le Monde du 13 novembre 2006. Quatre années après, la tendance a continué, elle s’est confirmée. Le tout dans une atmosphère de suspicion d’affairisme.

Une installation incontrôlée

Bien que le culte soit placé sous la tutelle du ministère en charge du territoire, l’implantation des églises ne semble pas répondre à une réglementation. Dans les salons des appartements, les recoins des rues ou sur des terrains vagues, des fidèles se réunissent sous la conduite d’hommes et de femmes (il y a des femmes leaders d’églises à Abidjan) se réclamant de Dieu. Pasteurs, Bishops, Apôtres, Prophètes… c’est ainsi qu’ils s’autoproclament.

Ces nouveaux gourous, Bible en main (Bible à la bouche devrions-nous dire, car les versets ne leur font jamais défaut), prêchent un Dieu dont la bonté est si mitigée… Un Dieu qui brise les genoux des ennemis, qui fait descendre le feu sur les envahisseurs, un Dieu qui préfère les billets craquants, et n’aime pas le bruit des jetons au moment de la collecte des dîmes et offrandes.

Yopougon, quartier Maroc. Sur un terrain vague sablonneux, des fidèles sous de nombreuses tentes occupant même la voie publique. Couchés de tout leur long à même le sable et tenant chacun un document facilement identifiable, la Bible, ils prient devant une table de jardin décorée de fleurs.

C’est une église qui rassemble des multitudes autour d’un agent de la gendarmerie ivoirienne qui s’est curieusement découvert une autre vocation : paître les brebis du Seigneur. A la fin du culte, on leur vendra à coup de milliers de francs une "eau bénite" dans des bidons et fioles. Le marché de la détresse tourne à plein régime.

Ce n’est plus un secret, en tout cas pas à Abidjan, que « affaire de Dieu là, y a argent dedans ». Costumes et voitures de luxe, appartements chics et garde rapprochée, c’est le lot de certains de ces médecins de l’âme. Les dîmes et les offrandes, les sessions de délivrances, voilà les tuyaux de collecte de fonds.

Le mercantilisme spirituel se trouve exacerbé dans cette ville à cause de la relative propension de l’Ivoirien à estimer les choses coûteuses : ce qui coûte cher est de qualité. Les fidèles ont épousé ces pratiques au point que les hommes d’église qui s’en écartent ne sont pas estimés d’eux.

Mme Koné, femme d’un responsable d’église : « Une femme est venue dans notre église pour une session de prière de délivrance. A la fin de la prière, elle a voulu remettre une enveloppe d’argent aux responsables. Quand ils lui ont répondu que ce n’était pas nécessaire, elle a affirmé que c’est ainsi qu’elle faisait dans les autres églises. Elle n’est plus revenue dans notre église ».

Gérard Bamoi, un jeune Burkinabè en séjour à Abidjan pour vendre ses talents sportifs témoigne : « Un pasteur est venu un jour dans notre église. Vu la ferveur de son prêche et de la prière ce jour, je me suis approché de lui à la fin du culte pour qu’il m’assiste en prière, car je devrais avoir un entretien avec les dirigeants d’un club. Celui-ci me demanda de préparer une offrande de 50 mille francs et de revenir le voir. J’en suis resté bouche bée. Qu’il me l’a dit sans détour, je n’en croyais pas mes oreilles ». Des ouailles souvent fauchées en ces temps de crise vident leur bas de laine pour entretenir des pasteurs repus.

Seul Dieu reconnaîtra les siens

Dans un secteur quasi informel où chacun a sa propre affaire sans en référer à une quelconque autorité spirituelle supérieure, les dérives des dirigeants d’églises sont dénoncées au plus haut sommet de l’Etat. La foi évangélique du président Laurent Gbagbo n’est un secret pour personne. Ses discours sont souvent empreints de ferveur religieuse et ses accointances avec certains hommes de Dieu sont de notoriété publique.

Avec ses conseillers spirituels comme le pasteur Dion Robert et sa maisonnée, des cultes sont célébrés à sa résidence. Mais, ces temps-ci, ses oreilles semblent fatiguées de leurs déclarations. Lors d’un colloque organisé pour le jubilé des églises protestantes tenu les 19 et 21 août à Abidjan à l’église le "Réveil de la Riviera-Bonoumin", le chef de l’Etat ivoirien s’est départi de sa soumission de fidèle pour remonter les bretelles aux hommes de Dieu.

« Il y a des pasteurs qui agissent comme les féticheurs. Moi, je suis là, je regarde. Je reçois tout le monde. Mais Dieu n’est pas un menteur et Dieu ne raconte pas d’histoires (…) Mettons-nous à genoux et prions au lieu de jouer les marabouts et les féticheurs, ce n’est pas chrétien », leur a-t-il dit. Des piques très aiguisées à l’encontre des brebis galeuses du milieu de cette communauté. Et elles sont nombreuses entachant de ce fait la réputation de tous, devenus suspects.

Certains d’entres eux se réservent toutefois de goûter au pain de la fausseté. Et leurs brebis leur rendent témoignage, à l’image du jeune Komena, fidèle du ministère de l’église de Philadelphie basée dans la commune de Yopougou. « Il est de notoriété publique que la plupart des pasteurs mangent l’argent de leurs fidèles ; mais chez nous, c’est plutôt nous qui bénéficions des largesses de notre pasteur », affirme-t-il.

Dans cette constellation d’hommes et de femmes d’église aux desseins souvent contraires et inavoués, seul leur maître et mandant auprès du peuple saura connaître les siens. A Abidjan, l’overdose de foi n’a pas encore porté de fruit. La moralité reste mitigée et le pays attend toujours son sauveur pour sortir de l’ornière. Ses multiples prêcheurs en ont-ils vraiment conscience ? En tout cas, les résultats de leurs prières se font toujours attendre.

© L'Observateur : Christian Zongo

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